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TEXTS





Marie Voignier
Guillaume Désanges, in Catalogue Les Enfants du Sabbat 6, Le Creux de l’Enfer, Centre d’art contemporain de Thiers, 2005.


Hors-jeu

Portraits. Un homme en cravate filmé en plan fixe détaille un concept d’entreprise virtuelle (avec inserts sur bureaux vides). Une jeune femme déchiffre et tente de mimer un synopsis de type café-théâtre dans une arrière-cour (montage cut sur ratages). Des aspirantes comédiennes évoquent librement leurs motivations et leurs frustrations (synthèse des propos en voix-off). Une femme pose en starlette devant un écran de cinéma de plein air (photographies). Mostapaha, médiateur à Vénissieux, lit le commentaire d’un été 2003 (bande-son sur aquarelles et dessins). Des lecteurs récitent en public des transcriptions de chat sur Internet (avec panneaux smiley) ou un compte-rendu de procès...

Réalisées avec le minimum de la représentation, les oeuvres de Marie Voignier donnent peu à voir. Cadrages simples. Peu d’effets. Concentration et précision. Des restitutions à première vue rudimentaires qui ne jouent pas l’”effet de réel” et apparaissent d’autant plus réduites formellement qu’elles renferment des enjeux représentatifs complexes. Car c’est moins la question de la véracité qui est ici en jeu que celle - bien plus trouble - du hors-champ fictionnel. Soit : ne représenter que des personnages qui jouent, mais seuls. Sans public. Sans scène. Hors jeu (comme au football). Mesurer la survivance de l’illusion et de l’interprétation dans les coulisses du réel, dans le geste et l’expression spontanés, intimes. Marie Voignier arpente en contrebandière les frontières incertaines séparant identité réelle et rôle fictionnel en convoquant les dramaturgies invisibles des fantasmes intérieurs. Et si ces courtes saynètes véhiculent une indéfinissable émotion, c’est de celles qu’offre la vigueur (ici verbale) de l’humain aux prises avec son propre scénario: intime, social ou professionnel. Dès lors, les lieux, apparemment neutres, choisis par l’artiste comme cadre pour ces témoignages circonscrivent autant d’espaces théâtraux au cœur même du quotidien. Le bureau vide, le cimetière, le salon, la médiathèque... Condensation scénographique dans un respect des règles de la tragédie : unités de temps, de lieu, d’action.

Arbitrages

Metteuse en scène, l’artiste n’est pas la dépositaire objective de ces témoignages. Elle compose des portraits “assistés” de quelques-uns de ses contemporains. Ses interventions formelles, discrètes, n’en sont pas moins essentielles : opérer chaque fois une distanciation, un décrochement par rapport au sujet. Réécritures, voix-off, réinterprétations, hors-champs, inserts graphiques, montage cut : autant de moyens d’instaurer un dialogue artificiel mais volontaire avec ses personnages. Autant de stratégies transcendantes et quasi-télépathiques. Déchiffrages. Traductions. Il n’est pas étonnant que l’artiste s’intéresse à plusieurs reprises au rituel judiciaire : le procès propose une dramaturgie du réel à huis-clos, sans captation, qui ne repose que sur le “compte- rendu”. Finalement : parler à la place de. D’ailleurs, les aquarelles de la vidéo Sans titre (Médiathèque de Vénissieux) (1), comme les dessins de l’installation Beyrouth Repérage, renvoient directement au paradoxal statut des croquis d’audience. Même efficacité déréalisante. Même souci d’objectivité qui fictionnalise. Même immédiateté distante. Chez Marie Voignier, la transcription de processus mentaux, une volonté d’objectivité narrative et un intérêt pour les décors à fictionnaliser rappellent certains motifs durassiens. Travailler l’écriture (ou l’image) comme la notation théâtrale. Discours toujours indirects. Bégaiements. L’artiste répète en voix-off le discours de Maryline, la “gothique” qui est lui-même le discours d’un groupe de rock qui est lui-même issu d’un discours totalitaire. Qui sont les auteurs de ces paroles ? Un travail collectif de fantômes.

Surfaces de réparation

Malgré une certaine douceur dans l’attention portée à ces personnages, le travail de Marie Voignier produit une subtile critique du statut transitoire de la fiction au sein des champs sociaux et politiques. Une fiction pénétrante qui, au-delà de ses objets d’inscription collectifs (le roman, l’histoire, le film), se trouve renvoyée au cœur de l’intime, dans un irrépressible mouvement d’individuation. Sans nostalgie, mais avec une redoutable acuité, l’artiste débusque les errements d’un imaginaire collectif réduit à l’efficacité (la fausse entreprise, le repérage), au fantasme (les actrices, la performeuse), aux rencontres fortuites (le chat). Une sorte de moins-disant fictionnel qui n’a plus besoin d’être inventé, mais simplement cadré au cœur même du réel. Mais rien de vraiment désespéré, ici : l’espoir réside dans l’énergie de la transmission malgré tout, à l’image de cette comédienne hésitante mais velléitaire, tâchant de retrouver les gestes et les signes d’une histoire qui nous a bel et bien échappé.

(1) Ce travail a été réalisé avec Claire-Lise Panchaud et Florentine Lamarche. Cette dernière étant l’auteure des aquarelles

Guillaume Désanges est critique d’art, commissaire d’expositions, membre du comité de rédaction de la revue Trouble. Il coordonne les projets artistiques des Laboratoires d’Aubervilliers.