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Marie Voignier
Emmanuelle Lequeux in zérodeux, été 2010


Voir l’article sur le site de zérodeux



Laisser la parole respirer ; la confondre doucement, dans ses énormités posées comme de douces évidences ; la composer en faisceau, pour mettre en scène l’histoire complexe d’un lieu. Bref interroger, dialoguer, interviewer sans relâche : comme le font les journalistes ? Au contraire. Si la vidéaste Marie Voignier met les mots des autres au centre de ses films, sa méthode n’a rien de celle d’un reporter. Pas pressée, apparemment innocente, l’artiste fait parler autrui sans le harceler de questions. Elle laisse plutôt sa rhétorique s’exprimer jusqu’à ses tréfonds, ses paradoxes ; elle la laisse se démonter d’elle-même. Qu’elle filme un DRH, un directeur du marketing ou un attaché de presse, c’est l’idéologique qu’elle traque, comme un chasseur camouflé, qui simule de la tendresse pour sa proie. Convaincus d’avoir affaire à un interlocuteur rendu à leurs propres conclusions, séduit par le verbiage officiel de la grande pensée libérale, les malheureux se livrent. C’est alors, seulement, que l’artiste intervient. Par le biais simple du montage, elle pointe la violence des réalités en jeu : un bureau factice destiné à former aux techniques de vente une armée de stagiaires (Les Fantômes); un parc d’attraction réinventant le monde du Western dans un désert d’ex-RDA (Western DDR) ; une reconstitution sous globe d’un paradis tropical, toujours en Allemagne de l’Est (Hinterland, 2009). Qu’ils soient lieux de l’entertainment ou du labeur, ces décors marginaux sont pour elle l’occasion de révéler la marche du monde. Lassée qu’on lui demande à chaque tournage : « ça passera quand à la télé, c’est pour quelle chaine », elle est allée en 2009 suivre ses pseudo-congénères les journalistes dans une de leurs vastes arènes : en Autriche, pendant de longues semaines, elle les a regardé travailler pendant le procès de Josef Frizl, ce père qui séquestré et violé sa fille pendant 24 ans. Se concentrant uniquement sur les envoyés spéciaux, et non sur le procès, elle les a vu s’affoler, se maquiller, résumer en quelques mots une journée, courir avec une caméra, et elle livre ce combat pour la vérité en un film qui ne dit rien de ce qui s’est passé, comme la télé ne dit rien sans doute. Ce dernier opus est projeté lors de la biennale de Berlin, cet été à partir du 10 juin.

Mais pour revenir au cœur de son projet, prélassons nous quelques instants avec elle sur la plage de Tropical Islands, qui fait l’objet d’Hinterland. De l’extérieur, ce microcosme miraculeux a l’air d’un énorme presse-citron allongé : un ancien hangar conçu pour une base aérienne qui abritait des milliers de soldats russes au temps de l’empire soviétique. Déserté par l’Histoire, il séduisit un spécialiste des croisières qui voulut le transformer en havre de paix. Il abrite donc désormais une mer (l’équivalent de quatre piscines olympiques), un ciel bleu immaculé haut de quelques mètres, un jardin tropical idyllique (« sans serpent ni bête dangereuse », en confirme un des acteurs). C’est de ce lieu apparemment parfait que Marie Voignier soulève toutes les contradictions. En interrogeant longuement son directeur marketing et son attaché de presse, elle en souligne l’atrocité cachée : comment ce monde est selon eux un paroxysme d’authenticité (la preuve, des ouvriers sont venus de Bali pour construire les huttes de chaume) ; comment ses managers l’érigent au rang de monument au « pacifisme », qui favorise l’entente entre les peuples (la preuve, il s’agit d’un ancien aéroport, certes militaire, mais les aéroports ne sont-ils pas les lieux même de la grande entente mondiale, sussure avec fierté le directeur marketing) ; comment ses derniers, enfin, tentent de combattre les néonazis qui ne craignent pas d’entonner leurs chants guerriers dans les villages alentours. Pour le bienfait de l’humanité ? Non, bien sûr. Mais pour que ces relents fascistes ne dégoutent par trop les touristes de venir plonger dans ces eaux azur. « Tropical Islands est le produit spectaculaire de cette histoire, l’endroit d’un basculement d’un moment à un autre, d’un État (socialiste) à un autre (capitaliste), d’une conception du monde à une autre, analyse l’artiste. Ce village d’Allemagne a traversé tous les contrastes historiques et les contradictions politiques des soixante dernières années. Un nœud qui fait sens à une époque où l’aspiration à la mobilité et à la pluralisation des activités de loisirs tente de s’affranchir des contraintes de l’espace et du temps ». Une même mise à nu est à l’œuvre dans son Western DDR, qui s’attaque à un endroit similaire, mais devenu ville fantôme, lui.

Les gens se rendent-ils vraiment compte de ce qu’ils disent ? C’est la question que soulève en nous chacun de ces moyens-métrages. Car leur montage, très fin sans être manipulateur, sait révéler la violence des paroles les plus anodines. Son superbe film Le bruit du canon est à cet égard révélateur. Ses premières minutes font frémir, l’air de rien. On y voit des hommes attablés, paysans aux visages angoissés qui, chacun à tour de rôle, évoquent une drôle de guerre contre un envahisseur jamais nommé. « On a bien essayé de les enfumer, on a tout essayé pour en réduire la population (…) Les gazer, on le fera pas, mais ça serait la solution (…) En 1985, on les a aspergé de produits chimiques, 80% des dortoirs ont été détruits, mais maintenant c’est moins dans l’air du temps »… Contre qui, quoi, luttent-ils ? Leur discours réveille bien sûr les souvenirs du nazisme, les épandages de napalm américain sur les rizières du Vietnam, la lutte universelle contre les dangers supposés de l’immigration. Et pourtant, ce sont de simples étourneaux que ces malheureux, qui semblent à bout de force tant les oiseaux ruinent leurs terres agricoles, tentent de se protéger. En lançant sur eux des effraies, en faisant tonitruer de la musique, en en capturant quelques uns pour qu’ils crient et terrorisent leurs congénères. En vain. Sous le bruit de vent de leurs ailes, Marie Voignier filme longuement leurs nuées incroyables, leurs ciels d’abstraction chatoyante, une mer sans cesse mouvante qui ne peut qu’émouvoir quiconque n’en souffre pas. Elle les laisse planer comme un doute, heurtant la beauté de la nature à l’âpreté de la vie paysanne : comme si trop de beauté faisait écran à la réalité, et nuisait à notre écoute du monde.