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Au travail
Nathalie Travers in catalogue de la biennale de Rennes, Valeurs croisés, 2008


Au travail est la commande faite à Marie Voignier de réaliser un film qui garde la trace des expériences menées durant la mise en œuvre de la biennale. Le souhait d’art to be était de témoigner des processus qui, en amont, font la matière des œuvres, et constituent la trame invisible de l’événement.

Le film s’est construit peu à peu pendant les six mois qui ont précédé le temps d’exposition, pour se concentrer essentiellement sur les SouRCEs, programme de résidences et cœur du projet Valeurs croisées. Au travail est un regard d’artiste sur une expérimentation qui implique d’autres artistes et leur dispositif de travail. Marie Voignier a choisi de les filmer in situ, dans ces entreprises qui ouvrent leurs portes pour la première fois. Au travail s’attache à montrer cette confrontation entre monde de l’art et monde de l’entreprise.

Son film présente plus particulièrement trois artistes, à l’œuvre dans des contextes relativement similaires de travail à la chaîne.

Les premières images montrent Alain Bernardini caméra ou appareil photo à la main avec des salariés transformés, le temps d’une pause, récréative, en acteurs d’une mise en scène orchestrée par l’artiste. L’ambiance est détendue, un échange s’est visiblement instauré entre les salariés et l’artiste. Des questionnements et malentendus demeurent, mais l’artiste, qui va à la rencontre des salariés, y répond, et explique son statut, son travail, et ce qu’il fait là ! Tout cela se déroule sous l’œil de la direction, qui espère, explique-t-elle, « faire avancer l’entreprise », « mettre de l’énergie dans le moteur ».

Nous découvrons ensuite Damien Beguet, dans une toute autre relation. Les salariés, en tant que personnes, ne le préoccupent pas vraiment. Il est là plutôt comme « créa » occupé à l’invention d’une nouvelle recette de crêpe qui sera distribuée à l’entrée de la biennale. Il s’intéresse à l’entreprise à la fois comme modèle et comme esthétique qu’il plagie, avec cette question : « si l’artiste fonctionne comme l’entreprise, est-ce que cela bouscule réellement les règles du jeu et les frontières? ». Au sein de l’entreprise, on voit surtout la création d’un nouveau maillon de la chaîne de fabrication : découpage de bananes.

Enfin nous suivons Claudia Triozzi qui traverse l’usine flanquée d’un perchman et d’un cameraman, accompagnée par le patron. Dans une performance qui introduit de l’extraordinaire dans ce contexte, elle joue un corps à corps avec les salariés, eux occupés à leur travail (la chaîne ne s’arrête pas), et elle, dans une proximité physique avec eux, qui les interroge.

Marie Voignier souligne avec justesse les écueils possibles de ces résidences : des salariés qui tanguent entre la subordination à un patron et l’état plus ou moins désiré d’objet d’un travail artistique. Anne, la standardiste, l’exprime assez bien quand elle répond à l’invitation à se faire photographier : « Si on est obligé….. ». Le film nous éclaire sur le jeu d’équilibriste des artistes, et la difficulté pour les salariés de s’approprier leur projet. Les artistes, dont la résidence est financée par la direction, doivent négocier leur autonomie et conquérir la confiance des salariés.

Parallèlement à ces situations filmées, des séquences ont été écrites à partir de différents échanges auxquels Marie Voignier a assisté. Ces paroles recueillies, mixées puis rejouées en voix off sur des images elliptiques de gestes et d’espaces de travail expriment des réflexions plus personnelles et renvoient le spectateur au processus du film et à sa qualité hybride d’archive et de fiction critique.

Par petites touches, Au travail dessine les contours d’une rencontre qui n’a rien d‘évident. Si certains échanges entre artistes et salariés semblent prometteurs, le film s’interroge sur le rôle que peuvent tenir les premiers au sein des entreprises, et sur le bien-fondé à organiser la vie culturelle des seconds. Il met en lumière les doutes comme la curiosité réciproque des artistes, des salariés et des dirigeants et révèle, malgré les incertitudes, le bénéfice que tirent les entrepreneurs de cette initiative. Ils y reconnaissent, avec un pragmatisme sans complexe, une source de créativité très en vogue dans le management contemporain, une stimulation pour leurs équipes ou encore une valorisation originale de leur image. Les artistes, quant à eux, y trouvent un terrain de recherche d’ordinaire peu accessible et des moyens de production.

Et les salariés ? Comment vivent-ils cette expérience ? Quelle trace en gardent-ils ? Le film témoigne de la singularité de chacune des résidences et de la nature intime, et donc difficilement saisissable, de la rencontre. Néanmoins, l’intérêt des salariés semble être le défi à relever pour beaucoup.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’expérimentation mérite d’être poursuivie. A l’heure où le mécénat tend à devenir une source non négligeable de financement de l’art, où le malaise des salariés ne cesse de croître, il n’est peut-être pas vain de réaffirmer la vocation d’intérêt général de l’art, et l’importance de sa présence au cœur des enjeux de notre société.