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Comment il voit – Wie er sieht
in Art21 n°22, printemps 2009


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Des quelques films de Harun Farocki que j’avais découverts il y a plusieurs années, avant que je ne commence moi-même à faire des films, j’avais gardé peu de souvenirs précis mais une rare impression de force. En consultant sa filmographie aujourd’hui, je me rends compte que ce sont les films les plus éloignés de mon propre travail qui m’ont le plus marquée : Wie man sieht – Tel qu’on le voit (1986) et Bilder der Welt und Inschrift des Krieges – Images du monde et inscription de la guerre (1988).

La rigueur de ces films est sans doute la première chose qui m’a frappée. Des films très construits, très « serrés », portés par un propos clair et assumé qui se traduit notamment par la présence d’une voix off presque autoritaire qui nous emmène là où Farocki veut nous faire aller. Ces films relèvent du cheminement, presque d’une démonstration que Farocki développe en douceur et avec moult détours. Pas de faux-semblant ni de sous-entendu, le rapport est frontal, mais sans être au détriment de la subtilité ni de l’humour qui me semble, malgré les apparences, traverser son œuvre. Farocki, s’il est direct n’en est pas moins virtuose : il manie la composition de son texte et l’assemblage d’images très composites – dessins, photos d’archive, plans fixes, séquences d’observation, etc. – de manière élaborée. J’admire son grand souci du rythme : tension, accélérations, pauses, boucles, répétitions, retours. Derrière (et avec) la rigueur, la poésie. Je suis également très sensible à sa fascination pour les images de technologies (plans récurrents de drôles de machines en fonctionnement qu’il filme scrupuleusement) et pour les images produites par la technologie dans une tentative de rationalisation de l’espace réel (images issues de logiciels de traitement du signal, images militaires aériennes, etc.) renvoyant ce faisant à la question de la tension image / vérité, problématique au fondement-même de la démarche documentaire.

Le tissage associatif d’images de ses films ne relève pas d’une esthétique horizontale du collage de fragments ; il est avant tout mise en perspective et producteur de sens. A l’hétérogénéité des images qu’il utilise correspond sa vision du réel comme tissu non homogène. Dans Wie man sieht – Tel qu’on le voit, par exemple, Farocki, en archéologue de l’image s’attache à déconstruire les évidences des choses et des technologies du monde. Les choses ne sont pas juste comme elles sont, elles auraient aussi pu être autrement. Les choix qui ont été opérés dans l’histoire des technologies – Farocki en revient toujours à un rapport Homme / technique – sont significatifs et relèvent du politique. Ce souci permanent de la recherche du sens du monde contemporain s’inscrit dans une lutte contre tout « naturalisme » (au sens de la nécessité d’un ordre naturel des choses) et toute passivité. Ce sont cette rigueur, cette méfiance systématique à l’égard des images et des mots, ce regard acéré sur le monde contemporain et ce travail du rythme que j’ai essayé de retenir.

Dans un film que j’ai découvert très récemment Die Schöpfer der Einkaufswelten – Les créateurs des centres commerciaux (2001) ainsi que dans Nicht ohne Risiko – Rien sans risque (2004) et Die Bewerbung - Apprendre à se vendre (1997), la méthode du cinéaste change : il est en retrait, en position d’observateur et il n’y a plus de voix off. Les « situations » ou microcosmes qu’il entreprend de filmer me sont particulièrement proches : les échanges entre protagonistes techniques, financiers et « artistiques » intervenant dans la construction d’un gigantesque centre commercial près de Munich ; les négociations entre une banque et une société de Venture Capital ; des formations (type coaching) à l’entretien d’embauche. Farocki s’empare de situations symptomatiques du capitalisme contemporain qu’il utilise comme un prisme particulièrement efficace. Plus discret, le travail de montage n’en est pas moins remarquable et précis que dans ses films précédents. Le cinéaste conduit le spectateur d’une autre manière, par l’habile construction de ses séquences. On y retrouve la tension, l’élaboration d’un point de vue et le regard critique de ses films plus anciens.

Pour finir, je partage avec lui sa manière d’aborder les protagonistes de ses films : ceux-ci portent une parole, un geste technique ou un discours plus idéologique mais ne revêtent pas le statut psychologisant de « personnage », tendance trop systématiquement répandue dans les films documentaires actuellement – même si cela, bien sûr, se justifie pour certains sujets précis. Son choix cinématographique ne se fait pas au détriment d’une attention et d’une écoute de ses sujets dont la présence s’explique principalement par leur fonction : architecte, investisseur, banquier, formateur, stagiaire. Evitant les impasses du mépris d’un côté et de la compassion de l’autre, la critique porte sur les actes et les discours, non sur les histoires personnelles ou les individus. En cela, Farocki est à mes yeux d’une grande pertinence politique.