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Hinterland, Marie Voignier
Guillaume Désanges, in Exit Express, Mars 2009


La jeune artiste et cinéaste Marie Voignier produit depuis plusieurs années des travaux oscillant entre documentaire et fiction. On avait remarqué, déjà, "Le Bruit du Canon", troublants portraits de paysans bretons désespérés par l’invasion de millions d’étourneaux, qui superposait un subtil commentaire politique (la multitude aveugle et destructrice, l’innombrable venu d’ailleurs) sur des images vertigineuses et fascinantes de nuées informes d’oiseaux. Ce film gagna d’ailleurs le prix du court métrage au festival "Cinéma du Réel" du Centre Pompidou en 2007. Avant, on se souvient également de son sobre mais intense film sur un parc d’attraction à la thématique western abandonné pour cause de déroute économique, qui dénotait déjà un gout pour les fantômes de l’histoire et les statuts transitoires de la fiction au sein des champs sociaux, économiques et politiques du monde contemporain.

Dans cette même perspective, "Hinterland », la nouvelle production au cœur de son exposition au Centre d’Art de Bretigny sur Orge démarre avec une sobre citation : "En Allemagne, il fait gris et froid, et tout le monde n’a pas le temps ou l’argent pour partir dans les îles lointaines, alors j’ai pensé qu’il fallait faire venir les Tropiques à domicile". C’est une phrase du fondateur de "Tropical Islands", un gigantesque centre de vacances totalement artificiel construit dans une immense bulle architecturale dans une région isolée d’ex Allemagne de l’Est. Vraies plantes tropicales, mais faux ciel peint, plages artificielles et ruines en plastique. Un univers pseudo-exotique hybride, constamment figé dans une température idéale, et débarrassé de tout ce qui pourrait apparaître négatif, embarrassant ou dangereux. Ce monde parfait rappelle le décor géant du film paranoïaque "The Truman show". D’ailleurs, l’un de ses dirigeants de ce projet touristique pharaonique n’hésite d’ailleurs pas à le qualifier d"’œuvre d’art totale".

Comme à son habitude, Marie Voignier prend son temps pour filmer, enchaînant les plans maîtrisés en laissant parler les images, qui finissent par laisser filtrer une sorte de torpeur, un vague ennui inhérents à ce simulacre en dur. Cependant, ce rêve contraste avec le monde extérieur, réel, sa cruauté, au sein duquel la caméra de l’artiste va enregistrer quelques portraits et témoignages d’habitants à la proximité du centre : chômage, ennui, temps gris. On comprend progressivement que c’est sur des blessures de l’histoire que s’est construit ce projet, puisque le site est une ancien base militaire russe, dont les traces en ruines, (à la "Stalker" de Tarkovski, cette fois) hante les alentours, mais aussi la mémoire des habitants.

C’est ici que le film s’avère passionnant, dans sa capacité à faire entrer l’histoire et ses traumatismes, de manière presque naturelle. Une histoire qui n’est certes pas terminée, puisque c’est sur fond de montée de l’extrême droite que se joue aujourd’hui l’incertitude politique de la région. On pense ici à Harun Farocki, dans sa capacité à relever les isomorphismes entre systèmes économiques et politiques, et sa critique du spectacle capitaliste, même si Marie Voignier garde une distance avec son propos et se passe de tout commentaire direct, qui laisse deviner une certaine empathie avec ses sujets. Il n’en résulte pas moins un choc des images et des symboles qui force la réflexion tant elle brouille les frontières. Les véritables ruines d’un passé communiste pas si lointain s’opposent fondamentalement à celle des stèles exotiques du centre de loisirs. Une nouvelle utopie, fiction capitaliste à visée marketing basée sur des valeurs de pacifisme, de multiculturalisme, s’oppose à l’utopien opposition e communiste passée. Opposition ? Plutôt, confusion. Trouble. Car les témoignages de la vie avant la chute du mur il y a 20 ans exactement, apparaissent soudain aussi irréels, voire fictionnels, décalés, que la bulle tropicale géante sous la grisaille. Un passé, un présent et un futur sous le signe du rêve.

Guillaume Désanges, in Exit Express, Mars 2009