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Le parfilage de Marie Voignier
Mélanie Bouteloup, in Catalogue Rendez-vous 2007, Les subsistances, Lyon, 2007.


Les vidéos de Marie Voignier concentrent et préservent leur force dans une mise en scène simple qui tient dans la cadrage et la place réservée au hors champ. L’artiste construit ses vidéos comme des surfaces de projections ou des partitions opérant sur la frontière entre imagination et réalité. Elle conduit notre regard en utilisant les techniques de la distanciation, du décrochement, de la superposition, de la répétition... et les quelques personnages qui apparaissent se transforment en acteurs ou fantômes de leur propre mise en scène, comme les cow-boys et les indiens de Western DDR (2005).

Dans Le Bruit du canon (2006), un fait divers – une région de Bretagne infestée par des nuées d’oiseaux pillant les exploitations agricoles – est observé, contemplé, documenté et portraituré tout à la fois. Le spectateur, troublé par la beauté de certaines images qui s’oppose aux ravages des oiseaux dont il est question, ne distingue plus les frontières entre documentaire animalier, journalistique ou film d’épouvante.

Ces frontières sont éprouvées avec violence par Natasha Black, l’héroïne de Going for a walk (2007), un portrait en quatre épisodes de la comédienne racontant ses expériences professionnelles. Elle se retrouve, dès le troisième épisode, enfermée dans la répétition du récit de sa propre vie devenu scénario.

Dans le dernier film de Marie Voignier, «Un minimum de preuves» c’est le spectateur qui glisse sans s’en rendre compte d’un registre à l’autre emporté par le discours méthodologique d’une voix –off accompagnant une série d’images cadrées : des plans fixes de lieux vides. On ne distingue plus manuel d’instructions, compte-rendu, script, roman policier… Tombée au repos, la goutte de sang est ronde. Si la hauteur de la chute est très faible, à peine quelques centimètres, la trace est nette, ronde et sans giclure, dit la voix-off. Chaque image est comme une carte d’un jeu où l’on cherche la pièce à conviction. Les cartes sont battues et rebattues. On cherche prise et puis à force de chercher, on se surprend à contempler ces parcelles de paysages urbains ou forestiers qui défilent à l’écran. Tous ces espaces vides deviennent très intenses. Pour moi, ils manifestent ce désir de suspension ‘à valeur forte, active’, propre au Neutre défini par Roland Barthes dans son séminaire au collège de France de 1977-1978 : on a défini comme relevant du Neutre toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure paradigmatique, oppositionnelle, du sens, et vise par conséquent à la suspension des données conflictuelles du discours.

Le travail de Marie Voignier consiste à donner une épaisseur au vrai dans le faux, à partir d’un jeu entre simplicité de la forme et ambiguïté du sens, qui cherche à remplir le cadre. Ses vidéos fonctionnent comme des surfaces sensibles et abstraites où le regardeur est amené à suivre des pistes multiples ; le doute ambiant le positionne dans un état de suspension projectif générateur de sens. Depuis le hors champ de la caméra, nous cherchons notre présence parmi ces mondes en lutte aux frontières fabriquées.

Mélanie Bouteloup Directrice de Bétonsalon